Patrimoine culturel

Durée : 2021-2023

Le groupe de travail « Patrimoine culturel » a élaboré, dans une perspective critique, un aperçu des méthodes de travail et des opportunités offertes par les projets de l’Académie de la HAdW en matière de patrimoine culturel dans la recherche. Les aspects et objectifs suivants ont guidé ce travail :

  1. État des lieux
  2. Discussion et critique du concept de patrimoine culturel
  3. Réponses de l'Académie aux critiques
  4. Perspectives pour une visibilité et une durabilité maximales de la recherche interne à l’Académie

Le 13 juin 2022, un document de synthèse a pu être présenté et adopté lors de la réunion du comité directeur de la HAdW.

HAdW/Centre de recherche « Inscriptions bouddhistes sur pierre en Chine »

Document de synthèse du groupe de travail

L'approche scientifique adoptée par les académies allemandes vis-à-vis du patrimoine culturel est unique au monde, tant par son ampleur que par sa profondeur, avec plus de 180 centres de recherche. Dans le cadre d’un programme d’excellence spécifique, compétitif et guidé exclusivement par des critères scientifiques, les académies s’efforcent de mettre à la disposition de la recherche et du grand public des documents précieux et rares ainsi que des sujets complexes, avec patience, rigueur et dans une perspective durable. Les aspects et objectifs suivants constituent leurs lignes directrices.

1. État des lieux

Le thème du « patrimoine culturel » a le vent en poupe. En 2018, l’UE a proclamé l’« Année du patrimoine culturel », des cursus universitaires sur ce thème voient le jour ; en Allemagne, on compte au moins vingt projets collaboratifs sur ce sujet, ainsi que des chaires UNESCO en Europe. Les huit académies des sciences, financées conjointement par l’État fédéral et les Länder, ont elles aussi fait de la recherche axée sur la préservation du patrimoine culturel un élément central de leur travail. À l’issue d’un processus de sélection extrêmement compétitif, elles exploitent, dans le cadre de projets à long terme – dits « programme des académies » –, d’une durée moyenne de 15 à 20 ans et relevant principalement des sciences humaines et sociales, des ressources historiques issues de différentes cultures qui n’avaient jusqu’alors pas été étudiées, ou seulement de manière fragmentaire. Ce programme, unique au monde et ouvert à tous, qui regroupe au total 123 projets répartis sur 181 sites de recherche et représente un budget annuel d’environ 70 millions d’euros, emploie environ 900 personnes. Le choix des thèmes et des sources repose exclusivement sur les critères d’excellence et de liberté scientifique. De plus, le patrimoine culturel est au cœur de nombreuses conférences scientifiques et groupes de travail des académies.

Comme presque tous les instituts de recherche, l’Académie des sciences de Heidelberg (HAdW) mène également des recherches fondamentales, parfois en collaboration avec d’autres académies. Elle élabore notamment des encyclopédies, parmi lesquelles figurent notamment le Dictionnaire juridique allemand ou le Dictionnaire de Goethe ; des éditions complètes, comme celles des écrits de Karl Jaspers ; des commentaires détaillés sur les œuvres littéraires, par exemple celles de Malalas ou de Nietzsche ; des éditions exhaustives de correspondances datant du début de l’époque moderne ; des inscriptions de la Chine bouddhiste, de l’Antiquité européenne ou du Moyen Âge ; des textes littéraires en écriture cunéiforme provenant d’Assur ; des documents prémodernes du Népal ; des thèmes vastes tels que les mouvements migratoires spatio-temporels des hominidés entre 3 millions et 20 000 ans avant notre ère ; les structures et les fonctions des temples de l’Égypte antique ou des monastères du Haut Moyen Âge européen. Ce travail de fond ne peut se faire qu’à travers une étude patiente et approfondie du sujet. Ce qui est nécessaire, c’est précisément le travail de mise en valeur des éléments linguistiques fondamentaux (par exemple dans les dictionnaires) ou de certains textes pertinents pour les cultures étudiées (dans des éditions), ou encore de lieux concrets et de biens culturels matériels (dans le cadre de fouilles archéologiques et de l’étude des objets) – c’est précisément ce qui caractérise ces projets. Une telle approche nécessite des délais plus longs, qui dépassent la durée habituelle de quelques années des financements de projets, car sinon l’expertise nécessaire ne peut être acquise et l’objectif d’une exploitation approfondie de grands corpus ou de collections de documents n’est pas atteint.

En se penchant de manière appropriée sur de tels objets, les projets – et, par là même, les académies – apportent donc une contribution très spécifique et, à ce titre, indispensable à une véritable compréhension de l’autre dans le monde du XXIe siècle, tant sur le plan synchronique que diachronique. En effet, une grande partie de ce qui constitue véritablement un patrimoine culturel y est rassemblée de manière durable, présentée et mise à disposition pour la recherche future. Mais, sous cette forme précisément, ce patrimoine n’est pas seulement respecté en tant qu’héritage de certains groupes, il est également compris comme faisant partie du patrimoine universel de la ou des civilisations humaines, comme une richesse matérielle et immatérielle d’un genre tout à fait particulier, comme un réservoir central de connaissances pour l’avenir, la science et le grand public, ainsi qu’en tant que contribution indispensable à la documentation de la mémoire culturelle de l’humanité.

2. Points de discussion

Par son orientation, le programme des Académies se trouve toutefois au cœur d’un débat et d’une critique croissants concernant le concept de patrimoine culturel. D’une part, il y a le caractère ouvert de la notion de « patrimoine culturel », qui peut englober presque tout. La liste de l’UNESCO à elle seule est longue. Elle englobe des objets (par exemple, des bâtiments, des monuments, des artefacts), des savoirs (textes, médecine traditionnelle), des lieux (villes, paysages, cités historiques, sites archéologiques, ruines, parcs et jardins) ainsi que des pratiques (techniques artisanales, danses, musique). Au sein de cette diversité, on distingue également, depuis les années 1980, le « patrimoine matériel » (bâtiments, objets, manuscrits) et le « patrimoine immatériel » (fêtes, chants, littérature, rituels, théâtre, danses, traditions orales, langues), entre patrimoine culturel et patrimoine naturel, ainsi qu’entre patrimoine culturel ou naturel officiel (d’État) et non officiel.

Cette multiplication spectaculaire des définitions et des déclarations relatives au patrimoine culturel a entraîné une intrusion particulièrement marquée du passé dans le présent. C’est ainsi qu’est né un patrimoine de connaissances d’une ampleur considérable, y compris sur le plan économique, qui englobe, outre les académies, les musées, les bibliothèques, les monuments, les galeries, les archives, les collections numériques et analogiques, et qui donne sans cesse lieu à de nouveaux projets de recherche et à de nouvelles conférences. Enfin, le patrimoine culturel est un facteur d’attractivité des territoires et du tourisme.
Certes, ces activités ont elles-mêmes une dimension historique. Précédée par les idées des Lumières et de l’historicisme, la notion de patrimoine culturel a vu le jour au XVIIIe siècle, et surtout au XIXe, parallèlement à bon nombre des institutions mentionnées, qui se sont depuis répandues dans le monde entier. Les musées et archives, notamment ceux ancrés dans le cadre des États-nations, vont de pair avec les méthodes de classification et de classement – typologiques, géographiques et chronologiques – qui caractérisent également la modernité et auxquelles de vastes bases de données contribuent de manière significative.

Cette pratique désormais omniprésente consistant à se souvenir, à collectionner, à classer et à conserver des documents historiques est toutefois, par son ampleur, un phénomène propre à la modernité. À certains égards, le patrimoine culturel devient le reflet d’un présent perçu comme fragile. Il repose sur la crainte d’une perte irréversible, de la destruction, de l’effacement et de l’oubli, qui, selon une conception largement répandue, semblent inhérentes à la modernité en raison de l’exigence économique et scientifique permanente de changement et de renouveau.
Le thème du « patrimoine culturel » est ainsi confronté à une série de défis : sa définition large, qui rend difficile toute distinction claire ; le concept de conservation infinie, qui, avec la numérisation, ne laisse guère de place à l’oubli ; l’origine occidentale du concept, associée à une conception correspondante de la mondialisation, qui néglige souvent les attitudes non occidentales vis-à-vis du passé ; le risque que le patrimoine culturel soit utilisé à des fins politiques, par exemple dans le cadre d’iconoclasmes, ou encore la question parfois politiquement sensible de savoir à qui « appartient » réellement le patrimoine culturel, ce qui conduit à des restitutions et à des questions de droit d’auteur pertinentes pour le monde universitaire.

3. Réponses des académies

De par son orientation spécifique, le programme des académies répond à ces critiques récurrentes. Ainsi, la HAdW et ses académies sœurs souscrivent au principe selon lequel le patrimoine culturel sert à s’interroger, dans le présent, sur ce qu’il convient de préserver pour l’avenir parmi ce qui nous vient du passé. Au sens le plus large, il faut entendre par là ce qui nous a été transmis du passé, qui continue d’agir sous la forme de la « mémoire culturelle » et qui détermine, dans le présent, les schémas fondamentaux de la perception et du comportement, notamment pour éviter les dérives. Dans leur travail, les académies fixent toutefois des cadres nettement plus spécifiques en se concentrant sur des ressources plus importantes, afin de saisir des contextes plus vastes et d’explorer le matériel en profondeur. Pour elles, il n’y a pas de collection sans une mise en valeur exemplaire, guidée par la science, recourant à des méthodes et des possibilités variées, sans une expertise de haut niveau et donc rare. Cette forme de collection et de compilation critique limite toute prétention à l’exhaustivité.

De plus, les académies n’éludent pas la question de savoir à qui appartient le patrimoine culturel. Au contraire, elles entretiennent une coopération internationale, traitent le matériel avec des collègues des pays d’origine, pratiquant ainsi une sorte de « patrimoine partagé » (« shared heritage ») et de « savoir partagé » (« shared scholarship »), dans le cadre duquel leurs propres traditions et celles des autres sont explorées à travers des échanges et un dialogue internationaux. De cette manière, les recherches échappent également, dans une large mesure, à toute ingérence politique ou populiste. Ces projets adoptent en principe une perspective universelle ou mondiale (et non eurocentrique), qui oblige à se confronter à des phénomènes complexes issus de cultures très différentes (et a priori étrangères). Elles se situent à une certaine distance de nous, que ce soit sur le plan spatial, temporel ou normatif. Contre les tendances culturalistes et identitaires, qui ne permettent qu’aux membres de leur propre communauté de s’intéresser à de tels phénomènes, les membres de l’Académie et les collaboratrices et collaborateurs des projets s’efforcent, pour eux-mêmes et pour autrui, d’explorer ces phénomènes à l’aide des méthodes scientifiques éprouvées et, par nature, ouvertes à l’innovation. Compte tenu de la distance mentionnée et des défis herméneutiques qui en découlent, cela exige également de la persévérance et beaucoup de patience face à ce qui est, dans un premier temps, très étranger ou nécessairement inconnu, et auquel il ne faut pas imposer une vision particulière.

Les projets à long terme ne sont donc pas les « terrains de jeu » de scientifiques de renom, mais naissent de formes variées de coopération et sont – ce qui est également plutôt rare dans le processus scientifique – d’un suivi critique par des commissions composées de membres d’autres centres de recherche et d’experts internationaux apportant un regard extérieur avisé. De plus, comme les centres de recherche doivent constamment répondre à des questions de pertinence culturelle et sociale dans le cadre d’un processus de sélection et d’évaluation rigoureux, ils ne partent pas d’une valeur intrinsèque du patrimoine culturel ni d’un dogme naïf de conservation. C’est souvent grâce à la publication des résultats de recherche des projets de l’Académie que le patrimoine culturel devient visible et accessible à l’échelle mondiale, notamment dans des formats numériques ouverts.

4. Perspectives

Les projets à long terme s’efforcent de mettre leurs résultats à la disposition tant de la communauté scientifique que d’un public plus large, en leur assurant une visibilité et une pérennité maximales, par exemple grâce à des publications et des bases de données accessibles en permanence et d’une qualité irréprochable.


Si nous, en tant qu’Académie, insistons donc sur le fait que nous répondons déjà aux exigences formulées de toutes parts, nous devrions toutefois insister davantage aujourd’hui (tout en étant conscients de certaines lacunes) sur le fait que nous pouvons encore mieux exploiter le potentiel inhérent à notre travail et apporter la contribution mentionnée de manière encore plus efficace. À cette fin, nous proposons :

  • de relier encore davantage entre eux les différents travaux et centres de recherche, notamment au vu de la spécialisation inévitable ;
  • de les mettre en réseau numériquement, au sein des académies et entre elles, en veillant, dans la mesure du possible, à briser les cloisonnements numériques et à rechercher des solutions interopérables, de maintenir l’accès libre aux résultats de recherche même au-delà de la durée d’un projet, de créer des synergies, par exemple via les « données liées » (Linked Data) et les ontologies connectées au CIDOC CRM, et/ou d’exploiter davantage les possibilités offertes par l’Infrastructure nationale de données de recherche (NFDI) ou d’autres consortiums ;
  • impliquer davantage, dans ces réseaux, les acteurs issus des milieux culturels qui font l’objet de nos travaux ;
  • et, ce faisant, prendre part aux débats et théories fondamentaux et actuels sur les défis du patrimoine culturel ;
  • de rendre notre travail visible de manière récurrente (et davantage qu’il ne l’est déjà) dans l’espace public ;
  • et de prendre la parole en particulier lorsque notre expertise permet de mieux comprendre une situation (politique) concrète et actuelle.

Membres du groupe de travail

Porte-parole :

  • Hans-Joachim Gehrke
  • Axel Michaels

Autres membres :

  • Barbara Beßlich
  • Peter Eich
  • Markus Enders
  • Miriam Haidle
  • Thomas Holstein
  • Lothar Ledderose
  • Stefan Maul
  • Axel Michaels
  • Bernd Schneidmüller
  • Florian Steger
  • Christoph Strohm
  • Dieta Svoboda-Baas
  • Sabine Tittel
  • Albrecht Winnacker
  • Bernhard Zimmermann

Rédaction du document de synthèse

  • Hans-Joachim Gehrke (lien interne)
  • Axel Michaels (lien interne)
  • Sabine Tittel (lien interne)